Déséquilibre





C'est une heure qui ne peut pas sonner
Un temps distillé dans les sphères immenses
Celui des bilans faits par la force des gènes
Des contentieux alourdis par le manque d'amour
C'est le moment des pertes dont on ignore les noms
Celui des effrois
La tristesse est blanche
Sans ligne qui la traverse
Et qui puisse en marquer l'envergure

C'est une passerelle sans autre bord à atteindre
Un seul côté
L'autre invisible
Trop de pas assez
Entassé, ventre nu
Trop de maux d'astreinte
Et d'attente, trop d'atteintes
C'est un fruit qui ne pousse que là où naît l'opaque

C'est une avancée où tous les pas sont faux
Un temps de volonté brisée
Il n'y a pas à vouloir là où la loi s'effrite
Et s'emmêle aux comptes mal distribués
Pas eu de quoi, pas eu de qui
Pas eu assez pour que le soin de soi suffise

De l'autre il a manqué
Abondamment
De l'autre qui aurait macéré, calant ses paumes au bord du désarroi
Là , au point ultime  de la putréfaction
Là où l'on est condamnés à se dévorer soi-même
Faute d'un front à embrasser




Septembre 2014 

Cérémonie






Après l'essoufflement, les sévères manipulations des desseins
S'affaiblit la question même
La splendeur des éléments vitaux s'affadit
Comme leur volonté de toujours pointer vers ailleurs
  Les comptes sont empilés sur toutes les surfaces
Qui pouvaient avant sembler encombrées
Ne montrent plus  ici que leur lissé indéfectible
Leur versatilité
  Tant de calme pour envelopper la renonciation
Relativiser  jusqu'à la victoire du présent
Les formes s'éloignent, ceux qui les habitaient
Les raisons à invoquer retrouvent la superfluité des toquades
  Rien ne pèse
C'est fait
La fin est aussi limpide que ce qui la fit naître


 

Août 2014









Déraillement





Alignements implacables des faits, leur nombre
Les escalades impromptues
Les plongeons s'enroulant dans la mousse
Tous. Finis. Rangés 
Mise au pas
Mise à pied
L'attente s'est pris le voile dans le broyeur
Des franges. Mélange étrange qui fait peur 
 Muselière graisseuse du réel
Il ne fallait pas le croire, l'insouciance
Mot pour mot
Mais chacun à part soi 
 La  lenteur du dépeçage permet  d'abandonner par pièce
On effleure l'hymen
L'idée, aussi, l'idée même d'une envergure, l'idée de quelque chose
Peu à faire, déjà déchirés
C'est fait, c'est dit
Toucher le fond de l'insolvable
La force du choc a broyé mes canines
Comment mordre le vertige ? 
 Comme la terre, le désespoir est plat
Si l'eau coulait avec la générosité de l'alcool
J'irais dormir sous les ponts de mon extase
Attendant la nuit, quand rien n'existe encore, chacun des trains qui auraient dû dérailler





Août 2014


Nuit






La nuit est traversée de part en part
Griffée par la lame du refus
Le corps ignifugé s'inquiète de l'aube qui reviendra
Peut-être
Le sommeil s'attend
Le sommeil s'épuise
Le grincement doux des cylindres exige sa sentinelle
Entre deux plaques d'aluminium, elle veille
L'insomnie est cinglante de douceur
Perdu le lent, perdu le vif
Suspendues  écorchées au portique de l'impatience
Les heures
Sans dormir, s'égarer dans l'immobilité




Août 2014




Force



Les injonctions des étrangers, toutes,  incitent à la belligérance
Bas-toi, lutte !
Trouve la force !
Mais ce ne sont pas dans les haros que les pourparlers s'effectuent
La montée est lente mais assez douce
Chacune des étapes un moment  imprévisible de réhabilitation

Se dresser et puis fondre
Écouter consciencieusement les frémissements froissés des au-delà
Se taire pour céder place aux vents rasants des vocations tardives
Couper, aussi, les ponts qui chancellent
Dès que la force de l'appui se soustrait
Garder le sûr, garder le sûr, fût-il unique

Il n'y a pas de volonté. Il n'y a pas de détermination
Enfant, nous sommes dans une autre aire
Chaque pas y est un geste inconnu
Chaque inconnu qui parle un apôtre
Il n'y a pas d'intention
Mais la souplesse tumultueuse d'un dessein endogène

Son désordre est un monument du mystère
Son mystère sous les vociférations ne s'étranglera pas
Il officie dans l'ombre, dans l'ombre ça ne crie pas
Le tourment s'allonge à sa place, elle est satinée parfois, le reste suit
Pas de bataille possible engagée contre sa propre abstraction






Août 2014




Soulèvement





Le temps semble calme
Les rênes qui le lient à mes poignets bien ajustés
Conduire, aller, diriger
Mener, mener sa vie
De l'avant, de l'avant, tous ignorent pourtant quelle en sera, là-bas, la singulière attraction
Maintenir à la surface les agendas et les façons
Broder le jour de légers fils tendus pour se frayer le passage vers plus tard
Les influences agissent, leurs fruits bien visibles aux branches des réminiscences

Mais c'est un forfait
L'action, la réelle avancée des matières est sourde et noctambule
La nuit seule ordonne ses assauts
Elle organise avec une maîtrise parfaite une sédition sans chef ni patriarche
Elle récupère sa pleine autonomie par à-coups
Sans règle ni injonction
Soulève du lit qui devrait l'accueillir
Les murmures des espoirs et des vœux
Elle s'insurge aux fibres, virulente et déterminée
A ne laisser aucun répit là où elle règne

Dormir est ma bête noire

Couchée à mes pieds, calme et patiente
Je m'extrais à tout instant du coma obligé des quelques drogues
Devenue brutalement illettrée et vaine
Devant tout réécrire de ce qui, je croyais, fut peut-être
Simplement ce que j'ignorais de moi



Août 2014

Peur du Noir



Puisque le soir  s'offre concession et prend l'allure
D'une  citadelle méconnaissable
Dehors. Je resterai debout à attendre
Dormir est doux aux innocents
J'ai commis, dans quelques vies secrètes, des méfaits innommables
Et l'obscurité m'en divulguerait à l'instant l'ampleur s'il le fallait
J'ai peur
De la moiteur des draps que seule ma sueur noiera de mon attente
Des heures sans pitié qui m'étriperont
La nuit passe mais c'est un mensonge
La complaisance se contente de la tirer vers le jour
Dans les révoltes sourdes et l'anarchie des membranes
Où retrouver l'heure ?
Et la douce idée d'un début ?
L'organisme fomente au crépuscule
J'ai peur du noir
Celle que je vais retrouver une fois la porte des chahuts close
N'a pas de sol où graver son nom,  de bilan brillant comme des lunes, ni de possibilité de fuite
Elle m'accrochera sous son histoire en caressant le lobe de ma mémoire
Et je me tairai
J'ai peur du noir.


Août 2014






Bilan





Je ne sais plus quand ça a commencé, j'ai oublié, la légère hémorragie permanente
A quelle distance de l'aorte nouer le garrot ?
Quel nœud serrer ? Ils le sont déjà tous
N'a résisté à l'épisode qu'un amas sans démarcation
Un fil continu, remarquable de tristesse, le spleen en plus humide, la mélancolie sans le voile bleu
Si c'était à refaire ?
J'ai perdu toute velléité d'entreprise
Je n'ai à sonder que du passif
L'ampleur des dégâts
N'ai pas d'aune avec quoi peser ce qui est accroché à mon dos
Me suis perdue, me suis perdue
Sans me rendre compte que le temps me poussait
Je suis dans un abri dont le toit a fondu
Le ciel est là, grand ouvert sur rien
Je n'ai plus de goût pour les ustensiles
Ni pour les jours qui n'en sont pas, ni pour le sol hésitant à me porter
J'aimais l'activité  incessante des enthousiasmes et l'éclat incontrôlable de leurs bulles
J'aimais, j'aimais tant l'inattendu de la joie
Dans le bunker d'où je regarde la lune
Il n' y a plus que des murs et ils sont plats






Juillet 2014










Occupée










Désarmée face à l'illimité
Je dis :
Regagne-toi !
Occupe, si besoin en force, chaque parcelle par la ferveur méthodique des grands desseins
Toute à moi-même
Conviant les seuls proches, les mains de l'écriture
Peut-être quelques autres, à venir peupler les angles désertés de mon édification
Grisée d'un tel soulagement.
La fin, probable, de mon incinération

Je dis :
Reviens chez toi !
Il n'y a plus à attendre
Tout est à moi chez moi
Exclus du territoire soumis l'antienne de ta remembrance, un fiasco
Reprends les interstices, les fossés, reprends les cavités et les creux
Emplis les jusqu'au bord d'oubli
La vitalité de l'espoir pour plus tard
Il n'y a plus à attendre !

Je dis aussi :
Je suis un pays conquis depuis si longtemps
Que la forme même de ma dépendance semble donner son ordre aux choses
Les maladies du temps, celles des long parcours
Jamais vraiment oisives quand tout semble paisible
Contrainte à porter cette partie de moi-même que j'ai cédée
Affaiblie dans l'impossible qui obstrue jusqu'à l'idée
D'une nouvelle feuille, d'un trait tiré
Vaincue, vaincue
Le dessaisissement là où on l'attendait
Un plaquage déformé
Un morne ratage, un énorme lâchage
Un dérapage borné 
L'exode d'un appendice plutôt lourd à trainer

Je dis :
Rejoins la surface
Les excitations sans la certitude de leurs fins
L'idée d'un mieux, d'un pire, l'idée de pouvoir enfin comparer
Allez !
Reviens chez toi
Il n'y a plus à attendre
La place restera vide !
Tu as vu toutes les cendres s'envoler
A qui appartenaient-elles ?
Pas de réponse

Je dis aussi :
Trop occupée depuis si longtemps
Pour savoir encore comment songer aux lendemains
Trop occupée à tenter d'identifier  un à un les visages indistincts
De ce qui furtivement a élu son domicile en toi
La négation physique de ta joie.


Juillet 2014



Constance




Ce fût une lente disparition
Étendue comme une impératrice déchue sur la couche vague du temps
D'abord s'évapora le corps
Laissant derrière lui une traînée de poussière d'argent sur la pulpe des doigts
Parti parfois entier dans les igloos de la mémoire
Parti parfois par place, laissant le toucher d'un pli, au creux du cou, emplir l'absence

Puis vint le visage qui s'effaça à son tour
Derrière les écrans nus, plus de joue, plus de joue
Plus l'envie d'embrasser à pierre fendre
Plus de visage et deux yeux réduits au remue-ménage des insomnies, sans plus
Le visage s'effaça à son tour

Le suivit la voix, ce fût le plus amer
Quand la voix se tut, elle creusa, dans les nattes serrées des jours qui se suivent, des syncopes
Et rien ne put la ranimer, ni la nostalgie épaisse comme une banquise
Ni l'espoir futile mais encore un peu radieux
On triche comme on peut avec le dénuement

Ensuite vinrent les mots
Ceux qui s'écrivent, ceux qui relient les hémisphères
Et passent avec aplomb par dessus les eaux noires
Ils devinrent rares, ils devinrent rares
Leur présence s'estompa sans qu'on veuille savoir sous quel souffle

Le souffle manqua et l'air qu'on se donne
Pour croire encore aux réels, même torsadés
Au bout de cette abolition, on chercha encore quelques traces
Dans ce désert laminé d'insignifiance
Et, oh mystère ! On en trouva

Elles étaient plantées là dans leur présence inamovible
Une célébration de la constance
Mal venue, mal venue
S'affichant avec l'arrogance des belles causes perdues
Rétives à l'extinction malgré des sommations tenaces

Des traces inchangées en dépit de leur déraison
Vivaces comme des appels en grâce
Immuables par delà l'anéantissement
Un manque indéfectible
S'étonnant lui-même de la force superbe de son obstination 



Juillet 2014



Dévaler




Chaque nouvelle frappe chaque fois sans ménagement
Chaque fois en des lieux inconnus
Devant construire à chaque fois, à chaque nouvelle nouvelle de nouvelles caisses
Pour encaisser, de nouvelles caisses dont la forme n'existe pas encore
 Où déposer ce que j'apprends, où tasser ce que j'ignore
Et qui pourtant attend
C'est un ring, c'est aussi une forêt 
Je m'y égare
C'est un combat où personne ne lutte
Quoi faire de ce que je sais que je ne connais pas ?
Et comment me porter entière
Si une partie de moi se perd
La carte d'identité de ma tiédeur découpée au scalpel
Le corps des femmes leur parle sans discontinuer
Bien après que le ventre ait tenu la promesse de gestations profondes
Il continue de leur dire à mots couverts
Que pressentir aux carrefours exposés de leurs amours
Leur ventre les borde quand la nuit est inhospitalière et sans nom
Il fait vibrer leur voix au sein du chœur des chants farouches
Qu'écouter si sa voix humectée m'abandonne ?
Qu'écouter si tout à coup il se tait
Jeté comme un rebut au bec des mouettes ?
Je suis solidaire de toutes mes muqueuses
Je leur suis attachée comme à mes enfants secrets
Leur débâcle m'exclut comme une autre
La vérité est toujours nue
Son bassin est souvent trop étroit
Mais elle regarde droit dans les yeux
Chaque nouvelle frappe en des lieux inconnus
J'encaisse, j'encaisse
Les suffixes me font mal
Ectomie n'est pas un nom de fleur




Juillet 2014




Doux Loisir




Oh !  L'expiration sans lendemain !
Dis-moi le nom du jour à voix basse
Pour ne pas assourdir mes futilités
Les heures s'enroulent aux appétences
Pas de cliquetis sous les manches
Passable, voilà l'état
D'une pièce à l'autre
Pas de calendrier à l'humeur
Ni de défilé le Quatorze
L'année se limite aux fruits nus face aux indolences
Mon temps est  éminemment incertain
Et j'y musarde jambes au vent
Pas de communion avec les riverains
L'inconsistance des astreintes me berce
Passer avant après est un art délicat
J'y excelle sans m'égarer
Le temps  me porte mais n'importe pas
Seule pousse vers l'agir l'animale convoitise
Je rampe au sol des satisfactions
Mon lézard me suit



Juillet 2014


Pénombre



Aller peu à peu, d'une extrémité du jour à l'autre
Se méprendre dans la nonchalance, s'étirer jusqu'au dernier trait d'union de la troposphère
Mêler, sans trop de bruit, le brisement aux travaux des heures 
Où aller peu à peu, quand derrière l'agitation guette à tout moment une imminence ?
Guette, d'une extrémité du jour à l'autre, le risque d'un saisissement ?

Trop sidérée de honte pour décoller, sans trop de bruit, l'exfoliation des souvenances
J'ai dansé à fendre l'âme sur le souffre de ton temps
Donné aux centres des tristesses un bord de cuivre
Je palpe mes flancs couverts encore du tartre de tes mots
Je voudrais m'étreindre et enlever aux célébrations défuntes ma présence
Désengager mes ferveurs et me poursuivre sans penser

Je suis corrompue par les germes de cette passion difforme
M'être adonnée, de la candeur à pleins bras,  aux seuls artifices d'une malversation
Avec une vigueur infatigable, une ténacité au poitrail grand ouvert, des ans, des ans
Et ne pouvoir me cacher aujourd'hui que sous le rire piaulant d'une flétrissure
Ce que je fus, sans clause autre que mon lien magnétique

J'ai honte d'avoir tant aimé le regard qui méprisa la vérité allergique de mon attache
Tu caressais mon abandon
Et la chienne qui dormit dans le froid de l'attente
Osait à peine bouger le cou pour ne pas sentir sa chaîne
De cette fidélité impardonnable, du sérieux  attentif de mon adulation, j'ai honte
 C'est une lésion par effraction, cautérisant si mal malgré l'effleurement des douceurs, un sacrilège à vie

C'est peu



Juillet, 2014



Col omis






Les pourparlers se tiennent à huit-clos
Derrière les rayonnages ordonnés des heures pleines
Dans un coin d'ombre épargné par les heurts
Épargné par les cors tonitruants des ruées

Perdu au fond du lointain obscur des lascivetés
L'allié est versatile
Il ignore ma langue
Je pèse ses mots sans les connaître bien

La pensée se fait douce sur la part flétrie
On y poserait la main pour la caresser
Répandre sur la blessure le ménagement, la permanence
Une onde soyeuse étalée des deux doigts

La muqueuse atrophiée saigne
Elle a trop guetté le signe
L'attente l'a irritée et l'a soustraite au temps
Qu'elle soit remise enfin au jour des vitalités premières

Puis que lui soit offerte la volonté dévouée de son salut.





Juin 2014

Croisade



Il était écrit que chaque manteau dépoussiéré des empreintes de l'habitude
Et posé sur les épaules de celui qui passait
Apporterait, plus que la chaleur
L'espace

Les chemins s'ouvrirent sur des bataillons brûlants de foi
Des volontés tenues haut, une attente d'outre-tombe
Les victoires discrètes extirpées à l'aveuglement
À travers les lichens sombres et serrés de la patience

C'était un combat contre la vacuité,  contre l'insignifiance
C'était imposant et pour moi toute entière
Rien d'autre, rien d'autre nulle part ailleurs n'était considérable
C'était un combat valeureux contre le gaspillage obscène du don

Mais la parole est née vendue
Salope de corps et d'âme au myocarde atrophié sous la rutilance
Prostituée mielleuse, incapable d'atteindre jamais son propre seuil d'écœurement
Elle a laissé ouvert aux vents l'entre-jambes de sa véritable nature

Ce que j'y ai vu me sidère encore
Une perte absolue du peu de gloire humaine
La futilité  seule béant sous les draps
Ma retraite sonnera sur une lacune

Plus qu'un temps qui passa pour Rien
Rien, ultime mausolée de ma Croisade
M'écrasant sous son inconsistance
Une chape de brume fermant le vide

J'en pleure longtemps



Juillet 2014